Le 1er août 2026, la France a battu son record de production solaire pour un mois d’août : 172 gigawattheures en une seule journée, sur un parc photovoltaïque qui atteint désormais 33 GW. Le même jour, les prix de gros ont flambé au-dessus de 100 € le mégawattheure.
Ce paradoxe résume la question à lui seul. Si vous vous demandez pourquoi l’électricité est si chère en France alors que le pays produit une énergie majoritairement décarbonée et de plus en plus abondante, la réponse n’est pas dans la production. Elle est dans la façon dont le prix se forme.
- Sur le marché européen, c’est la dernière centrale appelée qui fixe le prix payé à toutes les autres.
- Cette centrale est souvent au gaz : le prix de l’électricité suit donc celui du gaz.
- Un record solaire ne fait pas baisser la facture, parce que ce n’est pas le solaire qui fixe le prix.
- L’Europe paie 100 à 150 €/MWh, contre 60 à 90 en Chine et 50 à 80 aux États-Unis.
- Au tarif réglementé, vous êtes protégé de cette volatilité : le kWh est à 0,2001 € TTC depuis le 1er août 2026.
La dernière centrale allumée fixe le prix de toutes les autres
C’est la règle la moins connue du grand public. C’est aussi la plus déterminante. Sur le marché européen, les centrales sont appelées dans l’ordre croissant de leur coût de production : d’abord le solaire et l’éolien, dont le combustible est gratuit, puis le nucléaire, puis le charbon, puis le gaz.
Le réseau doit rester équilibré à la seconde près. On empile donc les moyens de production jusqu’à couvrir exactement la demande. Et voici le point clé : le prix payé à tous les producteurs est celui de la dernière centrale appelée, la plus chère de la pile. Pas une moyenne. Le prix du dernier entrant.
En pratique, cette dernière centrale est très souvent une centrale à gaz. Le prix de l’électricité européenne se retrouve donc indexé sur le prix du gaz, y compris pour le kilowattheure sorti d’un réacteur nucléaire ou d’un panneau solaire dont le coût n’a pas bougé d’un centime.
C’est exactement ce qui s’est produit en 2022. Le gaz s’envole après l’invasion de l’Ukraine, l’électricité suit mécaniquement. Le documentaire de LCP consacré au sujet donne l’ordre de grandeur : des prix multipliés par 32 au plus fort de la crise, l’équivalent d’une baguette qui passerait de 1,10 € à 40 €.
Pourquoi un record solaire ne fait pas baisser votre facture
Revenons au 1er août. Le solaire a produit massivement, ce qui a bien décalé la pile vers le bas pendant les heures d’ensoleillement. Mais deux facteurs ont maintenu la dernière centrale très haut : une production éolienne faible sur toute la zone, et une demande dopée par la climatisation.
Résultat : les prix hebdomadaires ont dépassé 100 €/MWh fin juillet et début août, contre une moyenne d’environ 66 €/MWh depuis le début de l’année sur EPEX Spot. Le record de production n’a rien changé, parce qu’il ne portait pas sur le maillon qui fixe le prix.
La climatisation, nouveau facteur de tension sur le prix
C’est nouveau. Cet élément change la donne depuis deux étés. Historiquement, la pointe de consommation française était hivernale, tirée par le chauffage électrique. Un deuxième pic estival s’installe.
L’analyste Clément Metayer a mesuré la corrélation sur la période du 1er juin au 14 juillet 2026 : plus la température moyenne monte, plus la consommation électrique et le prix spot progressent ensemble. Juillet 2026 a été le mois le plus chaud jamais enregistré en France, avec une moyenne nationale de 24,9 °C.
Cette demande estivale a un effet secondaire que peu de gens anticipent : elle raréfie les heures à prix négatifs, ces moments où la production renouvelable dépasse la demande. En juin et juillet 2026, elles se sont faites nettement plus rares. J’y reviens plus bas, car c’est un point décisif si vous envisagez une offre indexée sur le marché.
Pourquoi l’électricité est si chère en France malgré le nucléaire
La question revient sans cesse. La France produit une électricité largement nucléaire, dont le coût est stable et décorrélé du gaz. Pourquoi n’en profite-t-elle pas ?
Parce que le marché est européen et couplé. L’électricité s’échange en bourse, sur des places comme EPEX SPOT, installée boulevard Montmartre à Paris. Ses clients ne sont pas seulement des producteurs et des fournisseurs : on y trouve aussi des banques, des fonds d’investissement et des sociétés de trading. Les écarts entre pays y sont parfois considérables, le documentaire de LCP relevant par exemple 33,86 € en France contre 83 € en Allemagne le même jour.
Ce couplage a une contrepartie qu’on oublie souvent. En 2022 et 2023, la moitié du parc nucléaire français était à l’arrêt pour corrosion sous contrainte. Sans les importations permises par le marché européen, la France aurait connu, selon les intervenants de ce débat, trois semaines de coupures en fin d’année. Le marché qui nous expose à la volatilité est aussi celui qui garantit l’approvisionnement.
L’ARENH, l’exception française qui a mal tourné
La France a tenté de faire profiter les consommateurs de son parc nucléaire par un dispositif unique en Europe. En 2010, sous Nicolas Sarkozy, naît l’ARENH, pour accès régulé à l’électricité nucléaire historique.
Le principe : obliger EDF à céder 25 % de sa production nucléaire à ses propres concurrents, à un prix administré de 42 € le mégawattheure. L’objectif affiché était de permettre aux fournisseurs alternatifs de proposer des offres compétitives et de casser le monopole. Le documentaire de LCP décrit un système sans équivalent ailleurs dans l’Union européenne.
La crise de 2022 en a révélé la faille. Alors que ces volumes bon marché devaient bénéficier aux clients finaux, certains fournisseurs les ont revendus sur le marché de gros pour capter la différence. Le sénateur Fabien Gay a été le premier à alerter publiquement sur cette pratique, en août 2022.
La plupart ne produisent pas l’électricité qu’ils vendent. Ils achètent des volumes sur le marché de gros et les revendent : ce sont des intermédiaires commerciaux. Cela n’en fait pas de mauvais fournisseurs, mais cela explique pourquoi l’ouverture à la concurrence n’a pas produit la baisse annoncée.
Un écart qui pèse face à la Chine et aux États-Unis
Le sujet dépasse largement votre facture. En mars 2026, l’économiste Emmanuel Lechypre chiffrait l’écart : le mégawattheure se situe entre 100 et 150 € en Europe, contre 60 à 90 € en Chine et 50 à 80 € aux États-Unis.
Pour une usine, l’énergie représente une part directe du coût de production. C’est le cœur du débat européen sur la désindustrialisation, et la raison pour laquelle la réforme du marché revient à chaque hausse.
Un point mérite d’être signalé plutôt que tranché : le poids des quotas carbone dans ce prix fait l’objet d’un désaccord entre économistes. Dans la même émission, Emmanuel Lechypre l’estime à 20 ou 40 % du prix de gros, quand son contradicteur avance 3 à 10 % de surcoût seulement. Méfiez-vous des articles qui reprennent l’un de ces chiffres comme une vérité établie.
Ce que vous pouvez faire, concrètement
Vous ne changerez pas le marché européen. C’est acquis. Vous pouvez en revanche choisir votre exposition à sa volatilité.
| Type de contrat | Exposition au marché | Pour qui |
|---|---|---|
| Tarif réglementé (Base) | Aucune, prix fixé par l’État | Ceux qui veulent la tranquillité |
| Tarif réglementé (Tempo) | Aucune, mais 22 jours à éviter | Ceux qui peuvent décaler leurs usages |
| Offre à tarification dynamique | Totale, prix indexé sur le spot | Ceux qui pilotent finement et acceptent le risque |
Le tarif réglementé vous protège de tout ce qui précède
C’est le point rassurant de cet article. Toute la volatilité décrite plus haut ne vous atteint pas si vous êtes au tarif bleu : le prix du kWh en option Base est fixé à 0,2001 € TTC depuis le 1er août 2026. Les pics de gros d’un après-midi caniculaire ne changent rien à votre facture.
Tempo, l’option la plus rentable 96 % du temps
L’option Tempo du tarif bleu découpe l’année en trois couleurs : 300 jours bleus, les moins chers, 43 jours blancs et 22 jours rouges, les plus chers, avec des heures creuses de 22h à 6h. Comme les jours rouges ne pèsent que 22 jours par an, le calcul penche nettement en sa faveur : Tempo revient moins cher que l’option Base environ 96 % du temps.
La contrepartie est réelle. Il faut pouvoir décaler lave-linge, chauffe-eau et recharge de véhicule sur les jours bleus, et lever le pied les 22 jours rouges, annoncés la veille. Détail révélateur : c’est le seul contrat EDF qu’on ne peut pas souscrire en ligne, il faut appeler pour le demander.
Les offres dynamiques, à manier avec précaution
Ces contrats indexent votre prix sur le marché de gros heure par heure. Leur argument de vente principal est l’existence d’heures à prix négatifs, où vous êtes payé pour consommer. Cet argument s’est affaibli : en juin et juillet 2026, ces heures se sont raréfiées, sous l’effet d’un meilleur pilotage des centrales renouvelables et d’une demande soutenue par la climatisation.
Autrement dit, vous prenez le risque des pics estivaux avec une contrepartie qui diminue. Ce n’est pertinent que si vous pilotez réellement vos usages, avec de la domotique et une batterie ou un véhicule à charger.
Produire soi-même change le calcul

Le seul kilowattheure totalement immunisé contre le marché est celui que vous ne lui achetez pas. C’est la logique de l’autoconsommation, dont j’ai détaillé la rentabilité réelle des panneaux solaires et le mécanisme de la prime à l’autoconsommation. Et puisque c’est la climatisation qui tend désormais le marché en été, réduire ce poste compte double : nos techniques pour rafraîchir une maison sans climatisation coûtent bien moins qu’un kilowattheure de pointe.
Prix de l’électricité : vos questions fréquentes
Pourquoi le prix de l’électricité dépend-il du gaz ?
Parce que le marché européen paie tous les producteurs au prix de la dernière centrale appelée pour équilibrer le réseau, et que cette centrale est très souvent au gaz. Le nucléaire et le solaire sont donc rémunérés au prix du gaz, même si leur coût de production n’a pas varié.
La France ne pourrait-elle pas sortir du marché européen ?
Le couplage a un revers protecteur. En 2022 et 2023, avec la moitié du parc nucléaire à l’arrêt, les importations européennes ont évité des coupures qui auraient pu durer plusieurs semaines. Sortir du marché reviendrait à renoncer à cette sécurité d’approvisionnement.
Suis-je concerné par les pics de prix de l’été ?
Pas si vous êtes au tarif réglementé, où le prix est fixé par l’État et révisé à date connue. Seuls les clients ayant souscrit une offre à tarification dynamique subissent directement la volatilité quotidienne du marché de gros.
Un fournisseur alternatif est-il vraiment moins cher ?
Il peut l’être, mais il ne produit pas l’électricité qu’il vous vend : il l’achète sur le marché de gros. Sa marge dépend de ses conditions d’achat, pas d’un coût de production plus faible. C’est pourquoi l’ouverture à la concurrence n’a pas produit la baisse structurelle annoncée.
Le solaire fera-t-il un jour baisser les prix ?
Il les fait déjà baisser aux heures où il produit et où il suffit à couvrir la demande. L’effet disparaît dès qu’une centrale à gaz doit être appelée pour boucler l’équilibre, ce qui reste fréquent en soirée et lors des pointes de climatisation.

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